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Bienvenue sur cette plateforme. Vous y trouverez les analyses et commentaires de l'actualité internationale et régionale, réalisés par le Dr. Sali Bouba Oumarou.

Les aspects significatifs du retour de la Russie en Afrique.

Au lendemain de la chute du mur de Berlin, la dislocation de l’URSS a permis à la Russie d’émerger sur la scène internationale et de reprendre, en quelque sorte, le flambeau de l’héritage soviétique. À cette période de l’histoire, la politique étrangère russe était foncièrement guidée par les problèmes internes et orientée en priorité vers « les trois cercles concentriques »[1] définis par Andréï Kozyrev. Le continent africain ne représentait pas, ou plus, donc -pour être précis- un enjeu essentiel pour la diplomatie russe. Les quelques relations consolidées du temps de l’Union Soviétique pour des besoins idéologiques et stratégiques ne resteront plus que dans l’ordre du symbolique, perdant de fait la vigueur et le dynamisme d’antan.

  Quelques décennies plus tard, passée la période qualifiée « de « nouveau Temps des troubles »[2] – en référence aux années tourmentées qui précédèrent l’avènement des Romanov au début du xviie siècle – La Russie de Vladimir Poutine revient sur le continent : visites diplomatiques, accords économiques, coopérations militaires, échanges culturels et scientifiques; rien n’est laissé de côté. À l’image des États-Unis, la Russie ambitionne à travers son repositionnement sur le continent, et plus largement sur la scène internationale, ces dernières années, de projeter une puissance qui se veut globale et multisectorielle, combinant des dimensions stratégique et militaire, économique et financière, culturelle et symbolique. Ces quelques aspects significatifs du dynamisme contemporain de la politique étrangère russe sur le continent africain semblent inscrire cette dernière dans un processus qui ne peut être que long. Clairement dits, les objectifs de la Russie en Afrique ne s’éloignent pas d’une volonté de renouvellement et d’extension d’une puissance hybride, considérée par Moscou comme une puissance d’équilibre dont la vocation serait de s’opposer, d’une manière ou d’une autre, à l’unilatéralisme américain.  

Un retour politico-diplomatique dominé par la rhétorique de l’équité et de l’intérêt national.

Le retour de la Russie en Afrique est d’abord politico-diplomatique. Au-delà de la symbolique des poignées de main entre hommes d’État, les diverses rencontres entre responsables politiques et diplomates africains et russes, tant sur les espaces territoriaux russe qu’africain, ouvrent une nouvelle ère dans les relations russo-africaines qui, de plus en plus, se consolident autour, soit des valeurs partagées, prônées, ou des intérêts mutuels. Du point de vue russe, en effet, ce retour permet à chaque partie de trouver des avantages concrets : Il y a globalement pour la Russie un renforcement de ses relations internationales sur un espace continental dominé par la compétition et la rivalité des puissances établies ; du côté africain, il y a une garantie d’alternative à la dépendance, souvent étroite, des relations avec les anciennes métropoles. La convergence politico-diplomatique entre les deux parties s’exprime clairement, comme ce fut le cas en Mozambique[3], en termes de promotion d’un idéal diplomatique vantant les mérites des processus d’intégration régionaux et de considération accrue aux solutions de consensus aux problèmes du continent. Cette convergence inscrit également les relations diplomatiques russo-africaines dans la lignée des relations bâties sur des idéaux assez atypiques pour l’arène internationale, notamment l’ « équité ». Aussi, reconnait-elle  la nécessité de la prise en compte des intérêts nationaux des différentes parties[4]. Bien évidemment, elle ne manque pas de proclamer, la plupart du temps, sa pleine adhésion aux principes universels reconnus du droit international et des relations internationales.

Entre septembre 2017 et juillet 2018, ce ne sont pas moins de dix rencontres officielles entre responsables russes et africains qui ont permis de consolider ce point de vue affirmé principalement dans les discours. Mentionnons, à tout hasard, la tournée africaine de Serguei Lavroff, ministre russe des affaires étrangères, en Angola, Éthiopie, Namibie, Mozambique, et Zimbabwe, du  5 au 8 mars 2018 ; au cours de cette tournée, le langage commun entre les officiels russes et africains ne s’éloignait pas de l’attachement au respect à part entière du droit international et ses valeurs, de la reconnaissance d’un rôle central à l'ONU dans le processus de « démocratis[ation] des relations internationales »[5] et de la nécessité de renforcer les coopérations pour des bénéfices censés être mutuels. Plus significatif encore, faisons allusion à l’entretien entre les présidents Vladimir poutine et Fattah al Sissi, en Égypte, le 11 décembre 2017. Ce fut, une fois de plus, l’occasion pour le président de Russe de réitérer la position de Moscou quant aux convictions affirmées de sa présence en terre africaine.

La consolidation des accords de coopération

Ces différentes rencontres politico-diplomatiques, relayées, tambours battants, par les mass média, ont fortement favorisé la relance des accords de coopération entre la Russie et ses partenaires africains. En réalité, les rencontres politico-diplomatiques ont jusqu’ici servi de cadre approprié aux officiels russes et africains pour, non seulement revisiter le passé de leurs relations diplomatiques multiformes, mais également pour projeter et élargir ces rapports. Ainsi, le 09 mars 2018, les entretiens entre le ministre russe des Affaires étrangères Sergueï Lavrov et le ministre éthiopien des Affaires étrangères, Workneh Gebeyehu, ont  permis aux deux parties de  faire le point sur  les 120 ans de leurs relations, et de préparer de nouveaux accords dans les domaines commerciaux, économiques, de la coopération militaro-technique[6], pour ne citer que ceux-là.

S’agissant principalement du domaine militaire, il est possible de relever que, depuis le mois d’août 2017, la coopération entre la Russie et l’Afrique s’est enrichie de sept nouveaux accords. La RDC, le Soudan, la RCA, l’Égypte, la Guinée, et le Burundi ont ainsi élargi le spectre de leurs relations internationales dans le domaine militaire, en signant des accords avec Moscou. La conséquence immédiate est, indubitablement, la consolidation de la place  de la Russie  dans le concert des  fournisseurs d’armes en direction du continent[7]. Dans la foulée des accords militaires suscités, une livraison d’armes a été réalisée en République centrafricaine, États dans lequel la sécurité de l’actuel président est assurée par les forces spéciales russes.

Bien conscient que l’extension de sa puissance multisectorielle en Afrique ne saurait se départir des aspects économiques, la présence de plus en plus remarquée des compagnies minières et pétrolières russes sur le continent renforce les aspects pragmatiques des visées de Moscou sur le continent. Les compagnies les plus remarquées sont certainement Gazprom, le géant russe du gaz, et Rosatom, le géant du nucléaire civil, implantées respectivement en Libye, au Ghana, en Angola, pour la première ; au Nigeria, au Kenya, au Soudan, en Égypte, au Zimbabwe, pour la seconde. Globalement, les échanges économiques entre la Russie et l’Afrique se développent de manière continue. « Le Centre de recherches sur les relations russo-africaines de Moscou évalue leur montant à 17 milliards de dollars en 2017 » soit à peu près 15 fois la valeur enregistrée en 2000 et trois fois la valeur enregistrée en 2013. Dans cet ensemble, les relations entre la Russie et son pivot africain, l’Égypte, représentent à peu près 7 milliards de dollars.

Les échanges culturels et scientifiques

Les échanges culturels et scientifiques ne sont pas en reste. Les accords conclus en ces domaines sont très divers.  Une part non négligeable a une portée générale et tend à établir des rapports de coopération s'étendant à tous les secteurs culturels et scientifiques ; très succinctement, on note qu’ils organisent la formation de cadres nationaux, la propagation de la culture russe, et les échanges divers entre scientifiques. C’est à ce titre que les universités russes accueillent, chaque année, par exemple, autour de 300 étudiants congolais et le centre culturel russe s’attèle à promouvoir l’enseignement de la langue éponyme au Congo.

Au Maghreb et dans les Etats d’Afrique assez proches de Moscou, les secteurs des technologies, de la communication, de la recherche scientifique, la télédétection spatiale, le génie civil, la logistique et la recherche géologique font l’objet d’une attention particulière. Rien de bien étonnant de constater la présence d’importantes entreprises russes travaillent dans le domaine géologique sur le continent, notamment au Maroc.   

Dans l’ensemble, des changements forts substantiels marquent aujourd’hui les relations de la Russie avec l’Afrique. L’ambition de la Russie, au-delà de s’affirmer dans l’arène internationale, est de se repositionner sur un continent où elle a joué, via l’Union soviétique, un rôle non négligeable au cours de l’histoire. La voie Russe est celle d’un rapport à l’Afrique très pragmatique.  Elle a besoin de soutiens à sa politique étrangère, elle a besoin de matières premières, elle est également à la recherche de la consolidation de ses débouchés présents et la prospection de nouveaux débouchés: d’où ce retour assez cadencé en Afrique. Quoi qu’il en soit, la Russie de Poutine a compris que les trois cercles concentriques de sa politique étrangère étaient très étroits pour ses ambitions. Aussi est-elle en permanence à la recherche de la projection de son ombre diplomatique à travers une démarche active, mobile, et pragmatique. 

Dr.Sali Bouba Oumarou, Tanger le 14 août 2018.

 

[1] Les relations avec les autres républiques soviétiques, celles avec ses voisins « eurasiatiques », c'est-à-dire les anciens pays frères et l'Europe occidentale d'un côté, la Chine, le Japon et la Corée de l'autre, celles enfin avec les États-Unis et le Canada Tinguy Anne. L'émergence de la Russie sur la scène internationale. In: Politique étrangère, n°1 - 1992 - 57ᵉannée. pp. 49-61.

[2] Taline Ter Minassian, « Le grand retour de la Russie au Moyen orient » in Jean Robert Raviot, Russie vers une nouvelle guerre froide ? Paris, la documentaire francaise, 2016,p.110

[3] Communique de presse du ministère des affaires étrangères russes à l’issue de l’entretien du ministre russe des Affaires étrangères avec le ministre des affaires étrangères et de la Coopération du Mozambique. Cf http://www.mid.ru/fr/web/guest/foreign_policy/news/-/asset_publisher/cKNonkJE02Bw/content/id/3235516 consulté le 13 aout 2018.

[6]Allocution et réponses à la presse du ministre russe des Affaires étrangères Sergueï Lavrov lors d'une conférence de presse conjointe à l'issue de son entretien avec le ministre éthiopien des Affaires étrangères Workneh Gebeyehu, Addis-Abeba, 9 mars 2018 http://www.mid.ru/fr/web/guest/meropriyatiya_s_uchastiem_ministra/-/asset_publisher/xK1BhB2bUjd3/content/id/3115200 consulté le 13 aout 2018

[7] Selon les données sur les transferts internationaux d’armes en 2017, de l'Institut international de recherche sur la paix de Stockholm (SIPRI), l’Afrique représente 39 % du marché russe de l’armement. Cité pour le journal Lepoint : http://afrique.lepoint.fr/economie/moscou-ne-tourne-pas-le-dos-a-l-afrique-bien-au-contraire-18-06-2018-2228164_2258.php consulté le 13 août 2018.

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