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Bienvenue sur cette plateforme. Vous y trouverez les analyses et commentaires de l'actualité internationale et régionale, réalisés par le Dr. Sali Bouba Oumarou.

Ce vide qui coûte cher !

Jose Azel / Getty images

Dans un article du journal Lemonde, daté du 13 novembre 2019[1], il était possible de relever l’information suivante : les populations en désarroi face à la recrudescence des attaques terroristes dans l’extrême nord Cameroun jettent une bouteille à la mer où ils préviennent : « Si rien n’est fait, les maisons vides serviront d’abris à Boko Haram. ». Ce énième cri de détresse compte assurément parmi les illustrations frappantes de la continuelle présence de la menace terroriste sur le continent Africain et plus particulièrement dans la bande sahélienne. Prédictions de populations qui vivent au plus près cette menace singulière, ces fragments de discours suggèrent une inscription dans la longue durée des groupes terroristes, sous la double logique de l’occupation des territoires quasi abandonnés par la puissance publique, et de la projection de la barbarie terroriste à partir des abris fournis par ces mêmes territoires.

L’évolution des attaques terroristes du groupe Boko Haram montrent en effet que la pression militaire exercée sur ce  groupe terroriste l’a fait entré, sur le plan tactique, dans une phase de terrorisme total, consistant à superposer aux actes de terrorisme classique des actes de grand banditisme et à  s’attaquer avec la même force et les mêmes méthodes indifféremment aux populations civiles et aux forces armés, dans le but, au moins, de saper le moral des derniers, et de faire disparaitre psychologique et physiquement des zones où ils opèrent, les premiers.

Cette évolution pas renversante en soi, suggère, à s’y méprendre, un désir de pérenniser et d’accentuer les conditions qui ont rendu possible, si ce n’est l’émergence de ce groupe terroriste, au moins, les développements qu’il a pu connaitre jusqu’ici.

La nature a horreur du vide, a-t-on coutume de dire. Les terroristes ont une facilité à émerger et à croire dans les espaces vides, pourrait-on également avancée, en s’alignant sur la pensée de la représentante de l’union européenne pour le sahel, Angel Losada, qui a pu dire, avec justesse, pour mettre en avant un des facteurs déterminant de la perpétuation des groupes terroristes, qu’« Au Sahel, le vide de l'État, c'est l'oxygène du terrorisme »[2],

Si en effet, sur certaines parties de la bande territoriale constituant ce qu’il convient d’appeler le Sahel, le terrorisme trouve un terreau fertile, le moyen de vivre, de se régénérer et renouveler des schémas guerriers, c’est parce qu’il peut profiter grandement du vide qui caractérise cet espace partagé par plusieurs Etats.Polymorphe, le vide dont il est question n’est pas seulement synonyme d’absence ou d’insuffisance caractérisée de la puissance publique parée de l’armure du gladiateur, mais également de biens publics de base ; en clair, de conditions, parfois minimales, pouvant favoriser une existence digne et sécurisée dans des zones où pourtant de milliers de personnes vivent ou plus précisément survivent selon des logiques propres, qui ne sont pas toujours en phase avec les cadres stricts censés réguler leurs relations et interactions sociales. Pourtant, ces territoires quasi abandonnés du sahel, disons-le comme piqûre de rappel, ne sont pas sans maitre. Juridiquement, ils sont une partie indispensable du sens plein de la souveraineté de plusieurs Etats. Ils sont donc censés, en théorie, bénéficier d’un encadrement et d’une organisation matérialisant la souveraineté effective des Etats sur ces régions. En pratique, ces territoires sont laissés à eux-mêmes et donc à l’inventivité, à la capacité de survie et d’adaptation des personnes qui y vivent. Au pire, rien ne s’y passe, le temps s’y arrête et reprend parfois une vitesse de croisière (de tortue) au moment des campagnes électorales. Il faut bien chasser le gibier électoral, pourrait dire certains ! Aux mieux, pour l’Etat bien sûr, ils sont considérés comme des prisons à ciel ouvert où sont convoyés fonctionnaires et autres agents publics à sanctionner. La rare présence de l’Etat institutionnel dans ces zones est ainsi toujours vécue par ceux qui l’incarnent comme un cauchemar, une traversée du désert. Tel le prophète Moïse, les agents publics officiant dans ces zones sont contraints de faire preuve d’une grande résilience pour espérer s’en sortir, sous le regard des citoyens ordinaires quant à eux résignés, attendant un hypothétique messie.

Le cauchemar des agents publics et des citoyens ordinaires est d’autant plus profond que, à la faible présence de l’Etat paré de l’armure du gladiateur dans ces régions se superposent une faible présence de l’Etat paré d’une blouse blanche et d’instruments de mesure. Les écoles et hôpitaux, pour ne citer que ces infrastructures de base, manquent ainsi cruellement dans ces zones et lorsqu’ils existent, l’état physique et fonctionnel de ces établissements laisse à désirer. Rien d’étonnant donc que ces régions tels le nord du Nigeria, le nord du Mali ou du Niger sont très généralement des enclaves fortifiées de la sous-scolarisation, de l’analphabétisme, des taux de mortalité frôlant les seuils des scores politiques soviétiques, le tout sous fond de pauvreté quasi généralisée.  

Les citoyens de ces zones périphériques qui ne comptent réellement que sur des cartes sont conviés à trouver des repères, notamment éducatifs pour combler,non seulement le vide laissé par l’Etat, mais également le vide du futur qui se dessine devant eux. Dans de tels environnements, où se déploie une diversité de violence, on ne s’étonne pas que toutes alternatives, même celles des idéologies extrémistes, deviennent aguichantes, pour peu qu’elles soient présentées comme salvatrices.

Les groupes terroristes qui sévissent dans cette région ont bien compris l’importance d’un tel vide et plus encore la nécessité de son entretien  pour leur prospérité. Les zones où ils opèrent,  s’implantent avec peu ou prou de réussite et envisagent leur développement dans la bande sahélienne correspondent la plupart du temps à ces espaces vides où des millions sont désormais dépensés, chaque jour, pour gagner une guerre qui aurait pu être prévenue, ou, du moins, aisément contenue.

  Tanger le 25 novembre 2019.

 

[1] Cf https://www.lemonde.fr/afrique/article/2019/11/13/dans-le-nord-du-cameroun-les-attaques-quasi-quotidiennes-de-boko-haram_6019039_3212.html

[2] Cf https://www.lepoint.fr/afrique/angel-losada-au-sahel-le-vide-de-l-etat-c-est-l-oxygene-du-terrorisme-28-02-2019-2297106_3826.php

 

 

 

 

 

 

 
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Dr. Sali Bouba Oumarou

Analyser, décrypter et écrire: une passion qui meuble mon temps.
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