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Bienvenue sur cette plateforme. Vous y trouverez les analyses et commentaires de l'actualité internationale et régionale, réalisés par le Dr. Sali Bouba Oumarou.

L’éminence grise : une histoire de robe, d’ombre, d’aptitudes exceptionnelles et de pouvoir

L’éminence grise : une histoire de robe, d’ombre, d’aptitudes exceptionnelles et de pouvoir

(c)BelgaImage

Les hommes politiques, les hauts personnages, les princes, bref tous les acteurs ayant une charge politique d’une certaine ampleur sont obligés d’être visibles, d’être connus et reconnus. Ils sont de ce fait soumis, en théorie, à la tyrannie de la transparence et des cadres stricts régulant et délimitant leurs pouvoirs. Tel n’est pas toujours le cas de leurs entourages à l’égard desquels foisonnent (souvent) des mises en accusation rituelle du fait de l’impossibilité de les situer par rapport au cadre public où évoluent les hommes politiques. À l’échafaud de ce rituel amplifié, très souvent, par les médias dans le but soit de mettre à mort ou de dénoncer les rapports complexes entre transparence et secret, pouvoir public et pouvoir occulte, pouvoir personnel et impersonnel, on retrouve l’éminence grise, cet acteur de pouvoir à qui on attribue, au moins, une proximité remarquable avec un  acteur assumant une fonction publique importante, et, au plus, une influence multidirectionnelle non négligeable dans le processus de fabrication des décisions politiques. Que représente réellement une éminence grise ? Quelle est son origine ? Voilà quelques interrogations qu’on peut bien explorer pour situer ses quelques représentations symboliques

Historiquement, l’expression éminence grise nous vient du Père joseph, qui fut un ami, confident et, certainement, le plus fidèle des collaborateurs du cardinal de Richelieu à l’époque où ce dernier fut ministre de Louis XIII. Quoi qu’on en puisse dire, au fondement de cette expression réside l’amitié entre deux hommes, entre deux subjectivités, facilité par un partage de certains référents sociaux communs, en l’occurrence religieux. Les deux hommes se rencontrent en effet grâce à leurs vocations religieuses, en 1609. À ce moment précis de l’histoire, Le père Joseph dont la réputation n’est plus véritablement à établir est supérieur du couvent des capucins à tours et Plessis de Richelieu est évêque à Luçon. Durant une quinzaine d’années, les deux hommes vont échanger une complicité dont le centre nerveux, la référence symbolique était leur dévotion pour les affaires religieuses. Rien d’étonnant donc qu’en 1624, lorsque le Cardinal de Richelieu entre au conseil du Roi louis XIII, il fit appel au père Joseph en ces termes : « Comme vous êtes le principal agent, dont Dieu s’est servi pour me conduire dans tous les honneurs où je me vois élevé, je me sens obligé de vous en mander les premières nouvelles, de vous apprendre qu’il a plu au Roi me donner la charge de son premier ministre à la prière de la Reine. Mais en même temps je vous prie d’avancer votre voyage, de venir au plûtôt partager avec moi le maniement des affaires. Il y en a de pressantes que je ne veux confier à personne, ni résoudre sans votre avis. Venez donc promptement recevoir les témoignages de toute l’estime qu’a pour vous »[1].

Cet appel du cardinal Richelieu permit au Père Joseph, vêtu de la robe grise de la congrégation des capucins, de mettre ses compétences exceptionnelles au service d’un homme dont la fonction et le titre exigeaient une robe rouge. L’expression éminence grise, formulée pour désigner le père Joseph, vraisemblablement à sa mort, trouvait une première signification à la couleur de la robe et aux qualités immatérielles protéiformes et éclectiques du religieux. Diplomatie publique ou secrète, silencieuse ou bruyante, négociateur pour les affaires internes ou externes, veille informationnelle dont les frontières n’ayant de limite que l’étendue du réseau européen des frères capucins, et travail administratif, le père Joseph auprès du Cardinal de Richelieu n’est pas différent d’un homme à tout faire. Auprès du Cardinal, il jouit d’une haute estime, d’une proximité remarquable et d’une confiance presque totale.

Forgé dans le moule des valeurs religieuses, l’homme de foi ne ménage aucun effort pour entretenir sa relation exceptionnelle avec le Cardinal et étendre continuellement les frontières de celle-ci, de telle sorte qu’il se substitua parfois aux circuits institutionnels normaux alors même que personne ne pouvait situer véritablement sa position/fonction. Bien évidemment, cette situation donna naissance à une représentation particulière du Père Joseph. S’il n’était pas cardinal et membre du conseil du roi à proprement parler, il n’était pas moins considéré comme une sorte d’alter ego, aux pouvoirs ou à l’influence similaire ; d’ailleurs, il est bien de relever que le Cardinal de Richelieu songea même, au moment où il se sentit au plus mal physiquement, à faire du père Joseph son successeur auprès du Roi[2]. Mais le hasard du destin fit que le Père Joseph devança Richelieu sur les routes de l’au-delà. À la mort du Père Joseph, le cardinal Richelieu tint ses paroles « je perds ma consolation et mon unique secours, mon confident et mon appui »[3], une autre façon d’exposer sa relation exceptionnelle avec le religieux.

La disparition du Père Joseph donna à l’expression éminence grise une ampleur considérable et des connotations plus complémentaires que divergentes. Qu’elle renvoie à l’acteur de l’ombre à l’influence avérée en référence à la position du Père Joseph, ou à un conseiller jouissant auprès d’un acteur politique d’une stature imposante, le fondement essentiel de l’expression d’éminence grise est résolument l’amitié, qu’on pourrait considéré comme le noyau central ou le déterminant englobant autour duquel gravite, bien évidemment, d’autres déterminants. Il n’est pas exagéré de considérer qu’elle constituerait la condition psychologique, plus précisément affective et relationnelle qui facilite ou permet la sortie de terre de l’éminence grise ; cet acteur qui fut, vraisemblablement, dénommé comme telle, pour la première fois (publiquement ?), sur une des épitaphes du père Joseph. On peut y lire en effet ce qui suit :

« Ci-gît au chœur de église Sa petite éminence grise ; Et quand au seigneur il plaira, L’éminence rouge y gira »[4]


[1] René Richard, le véritable Père Joseph…contenant l’histoire anecdote du cardinal de Richelieu, vol 1, Gaspard Butler, 1750,p.17

[2]Fagniez, G. “LE PÈRE JOSEPH ET RICHELIEU. LA DÉSIGNATION DU PÈRE JOSEPH A LA SUCCESSION POLITIQUE DE RICHELIEU. 1632-1635 (Suite Et Fin).” Revue Historique, vol. 39, no. 1, 1889, pp. 32–62. JSTOR, www.jstor.org/stable/40937911.

[3]L. Lafaist, Jean Louis Félix Danjou,

Archives curieuses de l'histoire de France depuis Louis XI jusqu'à Louis XVIII, ou Collection de pièces rares et intéressantes ... publiées d'après les textes conservés à la Bibliothèque royale, et accompagnées de notices et d'éclaircissements; ouvrage destiné à Leber, Beauvais, 1838,p.117

[4]Jean François Paul de Gondi de Retz, Mémoires du cardinal de Retz, de Guy Joli, et de la duchesse de Nemours: Mémoires de Guy Joli. Mémoires de la duchesse de Nemours, É. Ledoux, 1820,p.107

 

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Dr. Sali Bouba Oumarou

Analyser, décrypter et écrire: une passion qui meuble mon temps.
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