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Bienvenue sur cette plateforme. Vous y trouverez les analyses et commentaires de l'actualité internationale et régionale, réalisés par le Dr. Sali Bouba Oumarou.

Ce retour presque prévisible et…inquiétant des talibans à Kaboul : vers un variant du sanctuaire du terrorisme ?

 

(c) AFP - WAKIL KOHSAR

Les talibans sont de retour à Kaboul, vingt ans après y avoir été chassés principalement et non exclusivement par les forces armées américaines. Leur avancée des plaines et montagnes pakistanaises[1] où ils étaient vraisemblablement retranchés jusqu’aux portes de Kaboul a été fulgurante. L’opération s’est déroulée en une dizaine de jours, avec en prime une entrée triomphale à Kaboul, presqu’une formalité puisqu’ils n’ont eu à faire à aucune résistance. Ils mirent ainsi un terme à tous les efforts menées pour remodeler le pays, l’inculquer par dose régulière les vertus de la démocratie…à l’américaine. Ils se voulaient depuis puissants et presqu'invincibles, ils viennent d’en donner une preuve supplémentaire. L’Afghanistan serait-il, comme le pensait l’écrivain britannique Rudyard Kipling, une terre où les empires venaient mourir ? Tout porte à le croire, puisque durant vingt ans, la puissance des puissances à coups de milliards de dollars n’aura pas réussi son pari  de reconstruire l'Afghanistan, d’éloigner les talibans du pouvoir, encore moins la présence d’Al Qaida dans la région. Certes, les États-Unis, aidés d’autres pays, ont pu réduire la  puissance militaire des talibans, détruire les bases d'Al Qaida, entamé le morale des troupes talibanes durant les deux décennies passées, mais ils n’ont jamais réussi à anéantir la détermination  de ces dernières à combattre, à reprendre leur revanche en somme. Le scénario actuel fait sans doute penser à la déroute soviétique, qui après avoir envahi le pays en 1979, se retira en 1989, sans pouvoir contrôler plus du cinquième du pays. Bien avant eux, l'actuel scénario rappelle les débâcles de la Grande-Bretagne dans ce même pays en 1842, 1880, puis en 1919. À chaque fois que le peuple afghan a dû confronter une puissance extérieure, il a toujours réussi sur le temps long à reprendre le dessus. Ce retour des talibans au-devant de la scène politique et militaire afghane n’est pas donc dans le fond une surprise renversante, même si aujourd’hui, on devrait s’inquiéter plus qu’hier de ce retour.

Un retour prévisible…

            En 2001, lorsque les premiers B52 larguaient leurs bombes sur les installations militaires des talibans et sur les camps d’entrainement d’Al Qaida, l’équation était relativement simple : il s’agissait de faire tomber les symboles identifiables du pouvoir  en place, et de briser par la même occasion l’alliance établit par les talibans et l’organisation terroriste Al Qaida. Quelques semaines plus tard, la situation était tout autre, il s’agissait désormais de combattre des individus toujours fanatisés, déterminés, troquant à souhait des habits d’insurgés à ceux de civils, et évoluant de manière furtive entre les territoires afghan et pakistanais. Il s’agissait en somme de combattre un ennemi devenu plus invisible, mais bien présent et par-dessus tout mouvant à l’image d’un fluide épousant les formes de son environnement. Dans un État à la géographie très accidentée, aux tribus et ethnies disparates chevauchant les frontières, les talibans n’eurent pas du mal, pour le dire ainsi, à se fondre dans le décor, à se réinventer, et adapter leur capacité de résistance, de nuisance et de survie. Durant les vingt ans qu’aura dura la présence de la coalition internationale  principalement dans les centres urbains d’importances stratégiques, les talibans et les membres d’Al Qaida ont su au concret mettre en œuvre une stratégie d’existence souterraine basée sur un repli dans les montagnes et certaines régions pakistanaises ; cette existence souterraine a longuement été entretenue par des attentats, des attaques sporadiques, mais bien ciblées et parfois désastreuses. Elle a également particulièrement misé sur la destruction intensive des infrastructures symbolisant la présence étrangère en Afghanistan. Hormis les attaques contre les forces de la coalition internationale, les talibans ont distillé tout au long des tentatives de redressement institutionnel de l’Afghanistan un climat de grande insécurité au sein même des populations afghanes. On se souvient encore que les périodes électorales en Afghanistan post-régime taliban ont toutes été marquées par la mort de plusieurs candidats et l’impossibilité pour certaines régions et districts d’ouvrir des bureaux de vote. Ajouté à cela, les talibans ont su, plus que par le passé, tirer profit des trafics transfrontaliers en tout genre pour supporter sur le temps long leur économie de guerre. Ils ont même pu constituer de manière informelle des forces sur lesquelles  reposaient la sécurisation d’une part non négligeable du commerce transfrontalier et des travaux publics dans les régions où ils bénéficiaient d’une grande loyauté de la part des populations vautrés dans la pauvreté. Bien évidemment, on ne saurait omettre de mentionner le renouvellement, d’une part, de leurs liens de solidarité internationale avec des organisations partageant leurs idéaux, et d’autre part l’adoption de nouvelles stratégies discursives visant à attirer la sympathie d’une frange de la population à leurs causes.

            Cette adaptation stratégique des talibans et un recadrage de leurs discours, au-delà de conforter leurs espérances à un retour à Kaboul,  ont considérablement essoufflé  et perturbé les forces de la coalition internationale qui, a défaut de nier la réalité, n’ont eu de cesse de la maquiller, rendant encore plus probable le retour des talibans aux affaires. En effet, le discours officiel, public donc, consistait à souligner, statistiques maquillés à l’appui, les progrès réaliser en Afghanistan. Cependant sous cape,  certains hauts responsables américains, après  une bonne décennie dans le bourbier afghan, reconnaissaient que la situation sur le terrain s’enlisait, allant même à affirmer, pour certains, qu’ils ne comprenaient plus l’objet de leurs présences dans un pays dont il n’arrivait pas toujours à comprendre les logiques. L’enquête du Washington post, daté de 2019,  relevait  à ce propos que « les responsables américains ont reconnu que leurs stratégies de combat étaient fatalement erronées et que Washington a gaspillé d'énormes sommes d'argent pour tenter de faire de l'Afghanistan une nation moderne »[2]. Cette enquête relevait également que plusieurs confidences, notamment des hauts gradés de l’armée, ont décrit les efforts explicites et soutenus du gouvernement américain pour faire croire que les États-Unis gagnaient la guerre alors que ce n'était pas le cas. Bob Crowley, officier supérieur, cité par le Washington post, résumait cela par cette volonté de présenter « la meilleure image possible »[3] du terrain afghan, alors même qu’un rapport intitulé « les leçons apprises » soulignait tout simplement, et ce, dès son introduction, que la stratégie de stabilisation et les programmes utilisés pour la réaliser en Afghanistan n'étaient pas correctement adaptés au contexte, et  de surcroît, il insistait sur le fait que les succès en matière de stabilisation des districts afghans duraient rarement plus longtemps que la présence physique des troupes de la coalition et des civils[4]. Tout porte à croire, ici, que le réalisme a été délaissé pour privilégier un enthousiasme virtuel, alors même que c’est le premier principe qui est nécessaire pour fonder l’action. Nier être malade n’est pas une stratégie pour guérir, c’est bien plutôt un moyen de favoriser la progression de la maladie. Aujourd’hui le résultat est bien visible.

            Last but not the least, le retour des talibans à Kaboul est devenu une forte probabilité au moment de l’annonce du retrait des troupes américaines d’Afghanistan. Cette décision qui s’est accompagnée dans la foulée de  négociation avec les talibans, a précipité la réorganisation des talibans, et accéléré la diffusion de l’insécurité dans le pays. Dès cet instant, il  ne fut  plus possible de couvrir la réalité sur la faiblesse des forces de défense et sécurité afghanes. L’évidence était là, l’armée et la police afghane, formées, équipées et payées par les États-Unis n’avaient aucune capacité à faire face aux talibans aguerris aux combats. Les formateurs militaires américains reconnaissaient déjà, en dépit de certains discours glorifiant les forces armées afghanes, que ces dernières étaient largement incompétentes, démotivés, pleines de déserteurs et engluées dans la corruption et les détournements. Malgré des équipements américains valant des millions de dollars, les forces défense et de sécurité afghanes n’avaient véritablement aucune capacité à repousser, et encore moins à vaincre, les talibans par leurs propres moyens. On comprend dès lors pourquoi le président américain Joe Biden a pu dire fatalement que « les troupes américaines ne peuvent et ne doivent pas se battre et mourir dans une guerre que les forces afghanes ne sont pas prêtes à mener elles-mêmes » ; « Nous leur avons donné toutes les chances de déterminer leur propre avenir. Nous n'avons pas pu leur donner la volonté de se battre pour cet avenir », a-t-il ajouté.  

            On le voit, plus qu’une éventualité, la conjonction des facteurs propres à la détermination des talibans, à la géographie, au tissu social afghan et surtout à  l’inadaptation des stratégies de la coalition internationale ont tracé la voie à un retour des talibans aux affaires. Maintenant que l’Afghanistan décrié hier semble être revenu au-devant de la scène, toutes les inquiétudes et les questions concernent l’avenir. Et cela se justifie amplement !

Un avenir incertain et inquiétant….

            Les  talibans sont de retour, un peu plus fort qu’hier, car triplement vainqueur : d’abord des forces de la coalition internationale, plus particulièrement des forces américaines, et enfin de ce qui semblait représenter les forces de défense et de sécurité afghanes. Ils reprennent ainsi non seulement le pouvoir politique, donc la capacité à imposer l’ordre du jour du pays, mais également une capacité militaire largement dopée par l’arsenal militaire important récupéré aux forces afghanes; un arsenal militaire financé par les citoyens américains au nom desquels était menait l’aventure afghane. Le nouvel émirat islamique détient donc entre les mains toutes les cartes, enfin les principales,  pour  asseoir son hégémonie et ses idéaux sur une large partie du territoire afghan et sa population, dont toute une génération entière, ceux d’entre les afghans nés entre 2001 et 2021, découvriront leur gouvernance atypique. La première crainte de ce retour est sans nul doute la régression que pourraient connaitre les libertés des afghans, et particulièrement des Afghanes. Il est certes vrai que les discours des « nouveaux » talibans, plus précisément  ceux de leurs figures publiques, tendent à rassurer, cependant sur le terrain, au ras du sol, la vie faite des restrictions et interdictions d’antan semble avoir reprendre peu à peu droit de citer. Certes, on n’est pas encore aux décisions extrêmes du premier régime taliban où les femmes ne pouvaient ni travailler ni étudier,  mais on souligne déjà des exécutions sommaires des forces afghans ayant voulus se rendre, on fait allusion à des exactions perpétrées dans la sud du pays, on fait allusion à des restrictions des droits fondamentaux des femmes, on évoque les hommes qui ressortent des placards les shalwar kameez - l'ample habit traditionnel afghan, les talibans rappellent eux même l’obligation de porter le hijab, et la télévision d'État diffuse en continu des programmes islamiques, etc. Bref, comme nous le soulignons dans un passage de notre dernier roman sur la question de la radicalisation, il y a là,  la volonté des talibans d’être « des tapis roulants de l’ascension vers ciel. Ils veulent être des chauffeurs de la vie des autres hommes ». Ce serait une surprise renversante de voir le nouveau pouvoir afghan ne pas continuer sur cette lancée, au risque de créer de dissensions en son propre sein au sein, de ses combattants et idéologues en somme.

            La deuxième crainte du retour des talibans au pouvoir pourrait être l’exclusion d’une bonne frange de la population afghane de la gestion des affaires publiques. Les membres de l’ancien régime, qu’ils soient petits fonctionnaires aux hommes politiques risquent à long terme faire l’objet, soit d’une attention et surveillance particulières, soit de traitements dégradants visant à leurs faire « payer » leurs collaborations avec les forces internationales. Pour l’instant officiellement l’heure à ce qu’ils appellent l’amnistie générale, mais cette volonté affichée, théorique donc, ne pourra tenir sur le long terme, surtout que certains membres de l'ancien régime seraient actuellement activement recherchés.

        La troisième crainte et non des moindres, dont les répercutions pourraient être internationales, serait de voir l’Afghanistan redevenir plus qu’hier,  le berceau des groupes terroristes partageant leurs idéaux et vision du monde. La victoire des talibans a été pour une part tributaire de l’apport et de l’accompagnement de certains groupes terroristes, notamment d’Al Qaida[5]. Il est bien concevable que ces derniers, en retour, attendent protection et mise à disposition, même de façon informelle, de soutien leur permettant de se reconstruire avant de nouvelles projections en dehors des frontières afghanes. Bien sûr, les Talibans ont bien pris conscience que soutenir ouvertement des groupes dits terroristes supposerait un retour à l’isolement diplomatique des années 1990, et laisserait planer l’ombre d’une « nouvelle guerre d’Afghanistan », l’accord signé  avec les États-Unis bien avant la reprise de Kaboul le montre bien. Néanmoins, entre les discours, les signatures d’accords et la réalité, il existe un fossé que les talibans ne sont pas prêts de combler, au risque de connaitre d’importants troubles internes. Quoiqu’il en soi, le numéro 2 des talibans dans une tribune datée de février 2020, soulignait l'importance pour ce qu’il appelait alors « le nouvel Afghanistan » de maintenir des relations amicales avec tous les pays et prendre leurs préoccupations au sérieux, tout en étant un membre responsable de la communauté internationale. La question est de savoir s’ils sont prêts à payer le prix de cette voie ? le doute est permis quand on connait les enjeux!
                                                              Tanger le 18/08/2021 -01H25


[1] Les autorités afghanes dont le président Ashraf Ghani n’ont eu de cesse de pointer du doigt le Pakistan comme un des responsables de la violence en Afghanistan.

[2] cf https://www.washingtonpost.com/graphics/2019/investigations/afghanistan-papers/afghanistan-war-confidential-documents/

[3] ibid

[4] ibid

[5] Les Nations unies ont eu à relever qu’Al QAIDA était “présente dans au moins 15 provinces afghanes”. Plus encore, il est reconnu  que sa branche régionale dans le sous-continent indien “agi[ssai]t sous la protection des talibans depuis les provinces de Kandahar, de Helmand et de Nimroz”.

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Dr. Sali Bouba Oumarou

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